Dans le cancer, le risque de thrombose impose souvent un anticoagulant au long cours, au prix d’hémorragies redoutées. L’étude API-CAT met en avant une stratégie simple, mais décisive : après six mois, réduire l’apixaban sans perdre en protection, tout en saignant moins.
Cancer, thrombose, anticoagulant : la “demi-dose” qui change la donne

En janvier 2026, des cliniciens français présentent une inflexion concrète de la prise en charge du cancer compliqué d’une thrombose : prolonger l’anticoagulant oui, mais autrement. Avec API-CAT, l’apixaban à dose réduite après six mois conserve l’efficacité, et pourtant, il diminue les saignements. Et comme, en santé, le bénéfice se mesure aussi en journées d’hospitalisation et en coûts évités, l’enjeu dépasse la seule technique médicale.
Pourquoi l’anticoagulant s’impose sur la durée
Dans le cancer, la thrombose veineuse profonde et l’embolie pulmonaire ne sont pas des complications marginales : elles pèsent sur la survie, et pourtant, elles peuvent survenir à tout moment. Or, parce que l’activité tumorale et les traitements entretiennent l’inflammation, parce que l’alitement existe, et parce que certains cathéters favorisent les caillots, la récidive reste une crainte durable. Ainsi, l’anticoagulant devient souvent un compagnon de route, donc, un arbitrage quotidien entre prévenir un caillot et éviter une hémorragie.
Mais cet arbitrage coûte cher, au sens propre comme au sens clinique. D’abord, parce que chaque saignement impose des soins, parfois urgents, et donc, des examens, des transfusions et des séjours. Ensuite, parce qu’un saignement peut retarder une chimiothérapie, ou compliquer une chirurgie, et donc, fragiliser le parcours. Enfin, parce que le système de santé absorbe des journées d’hospitalisation qui auraient pu être évitées. Selon le communiqué de l’équipe API-CAT, environ 18 600 personnes atteintes d’un cancer sont hospitalisées chaque année en France pour une thrombose veineuse, et une baisse des saignements pourrait éviter près de 1 000 hospitalisations annuelles, ce qui représenterait environ 11 millions d’euros d’économies ; le même document évoque un séjour pour saignement majeur d’environ 8,2 jours et un coût d’environ 1 400 euros par jour.
Comment l’apixaban à dose réduite a été testé
API-CAT s’attaque à une question de pratique, donc, à une question de terrain : après au moins six mois d’anticoagulant chez des patients avec cancer actif et thrombose, faut-il poursuivre la dose “pleine”, ou peut-on passer à une dose réduite d’apixaban sans perdre en protection ? Pour y répondre, les patients ont été répartis aléatoirement entre deux stratégies : apixaban 2,5 mg deux fois par jour versus apixaban 5 mg deux fois par jour, poursuivis sur 12 mois. Le principe, ici, est de comparer, mais aussi de sécuriser : l’objectif est de montrer que la dose réduite n’est pas moins bonne sur la prévention des récidives, tout en testant, en parallèle, si elle réduit les saignements.
C’est là qu’intervient le double aveugle, concept clé, mais souvent mal compris. “Aveugle”, d’abord, signifie que le patient ne sait pas quel traitement il reçoit, donc, il ne modifie pas son comportement parce qu’il pense être “mieux protégé” ou “plus à risque”. “Double”, ensuite, signifie que le médecin ne le sait pas non plus, donc, il n’adapte pas inconsciemment la surveillance des patients atteints d'un cancer, ni la décision d’hospitaliser, ni la manière d’interpréter un symptôme. Enfin, parce que les événements (récidives de thrombose, saignements) peuvent être jugés par des experts indépendants, les résultats gagnent en robustesse : on limite l’effet des attentes humaines, et on rapproche l’étude de la réalité, tout en conservant une comparaison propre.
Moins de saignements, même protection : ce que change vraiment l’étude API-CAT
Le cœur du message API-CAT est volontairement simple, et pourtant, il est puissant : la dose réduite d’apixaban protège autant, tout en faisant saigner moins. Dans l’analyse publiée, la récidive de thrombose (événement thromboembolique veineux) dans le cadre d'un traitement contre le cancer reste rare, et elle ne grimpe pas avec la demi-dose : 2,1 % dans le groupe dose réduite contre 2,8 % dans le groupe dose pleine. Et parce que l’enjeu est de ne pas “perdre” en efficacité, l’essai est conçu pour tester la non-infériorité : autrement dit, prouver que la dose réduite n’est pas cliniquement moins protectrice, même si elle est plus “légère”.
L’autre résultat, plus parlant pour les patients atteints de cancer, concerne les saignements cliniquement pertinents, c’est-à-dire ceux qui comptent dans la vraie vie : ceux qui conduisent à consulter, à recevoir des soins, ou à interrompre un traitement. Ils surviennent chez 12,1 % des patients avec dose réduite, contre 15,6 % avec dose pleine, soit une baisse statistiquement significative en faveur de la stratégie allégée. Et c’est précisément ce que résume la responsable de l’étude dans le communiqué : « Après six mois de traitement anticoagulant pour un événement thromboembolique associé au cancer, la dose réduite d’apixaban est à privilégier, avec un niveau de preuve solide. Elle protège autant qu’une dose pleine du risque de récidive, tout en réduisant de 25 % le risque de saignements », selon la Pre Isabelle Mahé.
Au-delà du résultat principal, l’actualité de janvier 2026 ajoute une pièce utile : une analyse post-hoc publiée dans The Lancet Haematology cherche à identifier, chez ces patients avec cancer sous anticoagulant, les profils les plus exposés aux saignements pendant la période prolongée. Quatre facteurs ressortent : anémie et/ou thrombopénie, âge supérieur à 75 ans, embolie pulmonaire comme événement initial, et sexe masculin. Cette lecture n’impose pas une règle automatique, mais elle apporte des repères, donc, elle aide à personnaliser : qui peut bénéficier sereinement de la stratégie, et qui doit être surveillé plus étroitement, voire discuté au cas par cas, même si la logique de dose réduite reste favorable.
