Face à une fraude financière sophistiquée dopée par l’IA et de plus en plus transfrontalière, l’Europe doit dépasser la seule logique réglementaire. Brice Perdrix plaide pour la création d’une communauté paneuropéenne d’experts en IA, cybersécurité et lutte antifraude capable d’anticiper collectivement les menaces futures et de préserver la souveraineté technologique européenne.
Deepfakes, IA générative, quantique : les fraudeurs ont une longueur d’avance. Et si l’Europe passait à l’offensive ?

La fraude n'a pas de frontières. Notre réponse ne devrait pas en avoir non plus.
La fraude aux paiements en Europe n'a jamais été aussi sophistiquée. Les deepfakes vocaux usurpent les identités des conseillers bancaires en quelques secondes. Les réseaux de mules s'organisent à l'échelle continentale. L'intelligence artificielle générative fabrique des documents d'identité indétectables à l'œil nu. L'agentique ouvre une nouvelle voie à la fraude automatisée à très grande échelle.
À cela s'ajoute un contexte géopolitique qui amplifie le problème. Face à la complexité croissante des menaces, beaucoup d'établissements cèdent à la tentation de solutions extra-européennes, pratiques à court terme… Mais dangereuses à long terme, menaçant la souveraineté de leurs outils et le contrôle de leur stratégie.
Un cadre réglementaire qui court après les faits
DSP3, DORA, euro numérique : les initiatives réglementaires se multiplient, portées par un objectif louable de protection des consommateurs. C'est nécessaire.
Mais ces textes sont majoritairement rédigés par des juristes, des économistes, des techniciens de la régulation experts de la fraude au paiement… Mais rarement des experts de l'IA appliquée à la fraude. Or, ce sont précisément ces derniers qui comprennent comment les menaces évoluent, comment l'IA générative reconfigure les vecteurs d'attaque et comment l'agentique va démultiplier leur échelle.
Les fraudeurs, eux, ne respectent pas les calendriers législatifs. Ils exploitent les angles morts entre juridictions, les délais de transposition, les asymétries d'information entre établissements. Tant que chaque pays traite la fraude comme un problème domestique, ces angles morts subsisteront.
Des initiatives locales prometteuses, mais encore isolées
Au-delà de la régulation, l'Europe sait innover : Wero, porté par les grandes banques françaises et allemandes, EuroPA, Bizum en Espagne… Ces initiatives de paiement instantané souverain montrent qu'une dynamique européenne est possible, que les acteurs savent se coordonner quand l'enjeu est clair. C'est encourageant.
Mais ces initiatives semblables s'exposent aux mêmes menaces. Elles auraient tout à gagner d'un socle commun de recherche sur la fraude. Mutualiser des méthodes efficaces, des modèles robustes, partager une veille collective sur les nouvelles facettes de la fraude : voilà une approche qui serait bénéfique à tous les acteurs, publics comme privés.
De la coopération à la communauté : un saut qualitatif nécessaire
L'idée n'est pas de partager les données de fraude entre établissements concurrents : chaque acteur possède son propre système, une stratégie reposant sur une intelligence métier qui intègre toutes les subtilités de son historique de clientèle.
En revanche, partager des méthodes, des modèles ou des indicateurs de compromission s'avère non seulement possible mais aussi urgent.
Car le véritable problème n'est pas seulement la fragmentation des données, c'est la fragmentation des expertises.
Aujourd'hui, ce sont des spécialistes du paiement qui s'attaquent à la fraude au paiement. Demain, face à une fraude pilotée par l'IA, il faudra des spécialistes de l'IA qui s'orientent vers la lutte anti-fraude, et non l'inverse. Ce changement de paradigme ne se fera pas seul.
L'OSMP et la Banque de France ont engagé l'an dernier des travaux sur la compréhension de l'IA dans la fraude. Une initiative salutaire, qui aurait pu aller encore plus vite, plus loin, si un réseau européen d'experts avait été à sa disposition.
Voilà ce dont l'Europe a besoin aujourd'hui : une communauté transverse, européenne par essence, où chercheurs en IA, praticiens de la lutte anti-fraude et régulateurs travaillent ensemble sur les menaces émergentes et préparent les réponses de demain.
Non pas une instance de plus, mais un cercle d'experts capables d'éclairer à la fois les initiatives publiques et privées, avec au bout du compte, un objectif commun : faire en sorte que les utilisateurs puissent avoir confiance dans les systèmes qui protègent leurs paiements. Les chaires de recherche partenariales montrent qu'un tel modèle est possible : ancrer la recherche fondamentale dans les réalités du terrain, faire dialoguer académiques et praticiens, construire des méthodes robustes dans la durée.
C'est à l'échelle européenne que ce modèle doit désormais s'inscrire.
L'avenir de la lutte antifraude doit se préparer collectivement
Les prochaines années verront émerger des formes de fraude que nous ne savons pas encore nommer. Y répondre supposera des investissements en recherche que seule une dynamique collective peut soutenir, une circulation de l'expertise que seul un réseau européen peut organiser, et une vision à long terme que seul un engagement partagé peut garantir.
La lutte contre la fraude est un bien commun. Il est temps de la traiter comme tel.
