Près d’un tiers des Français vivent désormais avec un traitement à vie, apprend-on d’un sondage OpinionWay pour MedInTechs. Au-delà de l’enjeu médical, cette réalité sanitaire soulève des questions économiques majeures pour l’Assurance maladie, mais aussi pour les laboratoires pharmaceutiques, dans un système de santé sous tension financière permanente.
Santé : 3 Français sur 10 ont un traitement à vie

Un traitement de long terme devenu la norme sanitaire
La moitié des Français déclarent suivre un traitement médicamenteux régulier, nous apprend un sondage OpinionWay pour MedInTechs qui vient de paraître. Parmi eux, 38% sont sous traitement depuis plus de six mois, et surtout 31% affirment être engagés dans un traitement à vie. Autrement dit, près d’un Français sur trois vit avec un médicament qu’il devra prendre sans horizon de sortie clairement défini.
Cette chronicisation massive transforme profondément le rapport au soin. Comme le souligne le Pr Gérard Friedlander, délégué général de la Fondation Université Paris Cité, « quand un patient décroche de son traitement, ce n’est pas un refus de se soigner. C’est souvent le signe que le traitement devient difficile à faire tenir dans la vie quotidienne ». Cette fatigue thérapeutique est largement partagée : 51% des patients se disent lassés de devoir tenir leur traitement dans la durée.
Sur le plan économique, cette réalité signifie une exposition prolongée, voire permanente, aux dépenses de médicament pour la collectivité. Chaque traitement prolongé devient un flux financier récurrent, et non plus une dépense ponctuelle. Or, plus un traitement dure, plus son coût cumulé pèse lourdement sur les comptes sociaux, même lorsque le prix unitaire du médicament reste modéré.
Le coût des traitements pèse sur les finances de l’Assurance maladie
Cette généralisation du traitement de long terme se reflète directement dans les comptes de l’Assurance maladie. En 2024, les remboursements de médicaments ont atteint 37,9 milliards d’euros en montant brut, en hausse de plus de 7% sur un an. Sur ce total, 27,2 milliards d’euros correspondent aux traitements délivrés en pharmacie de ville. La structure des dépenses est particulièrement révélatrice. Les patients atteints d’affections de longue durée, souvent sous traitement à vie, concentrent l’essentiel de la dépense. Les ALD représentent près de 112 milliards d’euros par an, tous soins confondus, selon une analyse publiée par l’IFRAP en juillet 2025. Une part significative de cette somme est directement liée aux médicaments, prescrits sur des durées très longues, parfois sur plusieurs décennies.
Cette situation crée un effet de ciseaux budgétaire. D’un côté, la solidarité nationale garantit un accès large au traitement, avec des taux de remboursement élevés. De l’autre, l’accumulation de traitements chroniques alourdit mécaniquement la trajectoire financière de la Sécurité sociale. Dans ses dernières données disponibles sur le financement de la consommation de soins, la Direction de la Recherche, des Études, de l'Évaluation et des Statistiques (DREES) rappelle que la Sécurité sociale demeure le premier financeur des médicaments, supportant l’essentiel du risque financier lié à la chronicité.
À cette dynamique s’ajoute un facteur aggravant : la non-observance. Selon l’étude OpinionWay pour MedInTechs, 42% des patients sous traitement de longue durée ont déjà oublié ou interrompu au moins une prise sur douze mois, et un patient sur deux adapte lui-même son traitement sans en parler à un professionnel de santé. Ces comportements, loin d’être marginaux, génèrent des coûts indirects importants, liés aux complications, aux hospitalisations évitables et aux ajustements thérapeutiques tardifs, comme le rappellent régulièrement les autorités sanitaires.
Pour l’industrie du médicament, les maladies chroniques sont synonymes d'une rente économique
Si le traitement à vie constitue un défi budgétaire pour l’Assurance maladie, il représente aussi un pilier économique central pour l’industrie pharmaceutique. Un médicament prescrit sur plusieurs années, voire sur toute une vie, assure aux laboratoires une visibilité financière exceptionnelle. Contrairement aux traitements curatifs courts, les traitements chroniques génèrent des revenus récurrents, relativement prévisibles, et peu sensibles aux cycles économiques.
Cette logique est encore renforcée par l’essor des médicaments innovants. En effet, le nombre de traitements dépassant 100.000 euros par patient et par an a fortement augmenté en dix ans. Certains médicaments atteignent désormais des coûts supérieurs à 180.000 euros annuels, notamment dans les maladies rares ou certains cancers. Lorsqu’un tel traitement devient un traitement à vie, l’enjeu financier change d’échelle.
Pour les laboratoires, ces traitements s’inscrivent dans une stratégie assumée de valeur thérapeutique élevée, justifiant des prix élevés sur la durée. Pour la collectivité, en revanche, la soutenabilité devient un sujet central. En effet, même des médicaments destinés à des pathologies très répandues, comme certains traitements innovants contre l’obésité, posent déjà la question de leur remboursement à long terme, tant leur diffusion pourrait peser lourdement sur les finances publiques. Dans ce contexte, le traitement à vie apparaît comme un modèle économique stable pour l’industrie, mais comme un risque structurel pour l’Assurance maladie. Plus la population sous traitement chronique augmente, plus la dépense devient rigide, difficilement compressible, et peu sensible aux politiques de maîtrise classiques.
